La Côte d’Ivoire, grande absente du Chocoa 2019 ?

Du 20 au 24 février, se tiendra à Amsterdam la 7e édition du Chocoa. Depuis 2013, cet événement organisé chaque année par la structure Equipoise n’a cessé de gagner en notoriété pour s’imposer aujourd’hui comme l’un des plus importants salons européens dédiés au cacao et au chocolat. Bien plus qu’un simple rassemblement de « chocoholics », ce rendez-vous unique en son genre place la durabilité de la production de cacao et de la consommation de chocolat au cœur de sa vision et de son action. Il réunit pour ce faire tous les acteurs de la chaîne d’approvisionnement, créant des passerelles entre les producteurs de cacao, les chocolatiers et les consommateurs. À ce jour, la Côte d’Ivoire, n° 1 mondial de l’or brun, n’y a encore jamais été représentée officiellement.

Du 20 au 24 février, Amsterdam, premier port mondial d’importation de cacao, se muera en capitale européenne de l’or brun. L’espace de ces 5 jours, les murs de la Bourse de Berlage (Beurse van Berlage), monument historique du négoce international où poivre, café, sucre, huile et cacao s’échangeaient déjà au début du XXe siècle, devraient accueillir plus de 9 000 visiteurs, dont au moins 1 500 professionnels du secteur en provenance d’une trentaine de pays. Producteurs de cacao, fabricants de chocolat, artisans-chocolatiers, pâtissiers, traders, négociants, industriels et commerçants, représentants gouvernementaux, ONG, fournisseurs de services financiers et logistiques, consommateurs… auront ainsi l’occasion de déambuler à travers plus d’une centaine de stands et d’assister à des ateliers, shows culinaires, visites guidées, séances de dégustation, ventes aux enchères, rencontres B to B, conférences et débats sur les enjeux liés à la production et la consommation d’un cacao et d’un chocolat durables.

Comme chaque année, le programme du Chocoa se répartit en plusieurs volets servant chacun de plateforme d’échange et d’information entre les différents acteurs des filières cacao et chocolat : académie des marchés européens, formation à l’exportation, rencontres du réseau solidaire Women in Cocoa & Chocolate (WINCC) lancé en 2016 par Solidaridad, foire commerciale, forum des fabricants de chocolat, master class chocolatière, grand dîner du chocolat, conférence sur la durabilité, vente aux enchères de fèves de cacao, festival, ainsi qu’un événement réservé aux commerçants de détail (pour plus d’informations sur les journées Chocoa, cliquer ici ; pour acheter votre ticket en ligne, rendez-vous ).

Susciter une prise de conscience

Les initiateurs de ce salon souhaitent sensibiliser les publics européen et scandinave en particulier à la nécessité de payer le juste prix pour un bon chocolat, c’est-à-dire un chocolat durable. Cela passe entre autres par une meilleure répartition des richesses colossales issues de cette industrie planétaire, sachant qu’à l’heure actuelle, les cacaoculteurs ne perçoivent que 2 à 6 % des milliards de dollars générés annuellement par le secteur du chocolat. Comme l’explique Jack Steijn, cofondateur d’Equipoise, « Le marché est déséquilibré, car le cacao n’est pas produit de façon durable, ce qui menace la continuité de l’industrie. Nous pensons qu’une analyse de rentabilisation liée à la durabilité peut s’appliquer à chaque étape de la chaîne d’approvisionnement, et qu’elle est nécessaire pour assurer la continuité du secteur. »

De fait, la durabilité a beau être au cœur des problématiques du monde du cacao et figurer en bonne place dans le cahier des charges RSE des grandes entreprises chocolatières, malgré les bonnes intentions affichées et les millions de dollars dépensés ces dernières années en programmes de développement durable, sur le terrain, les choses n’avancent que très peu. Ainsi, « tant que la pauvreté, le travail des enfants et la déforestation séviront dans la filière cacao, le chocolat restera un plaisir coupable », comme le dit Antonie Fountain, co-auteur du Baromètre du cacao 2018. 

Publié en avril dernier par l’association Public Eye et d’autres organisations de la société civile, le rapport dresse un bilan peu réjouissant du marché de l’or brun. Selon ce document en effet, on n’observe aucune amélioration dans le domaine du travail des enfants, qui sont aujourd’hui plus de 2 millions dans les plantations, malgré l’Accord international de 2001 sur le cacao où les acteurs du secteur s’étaient engagés à lutter contre cette forme d’exploitation et à la réduire de 70 % à l’horizon 2020. Quant au problème de la déforestation, il semble totalement hors de contrôle. En raison de la forte augmentation de la consommation de chocolat au cours des dernières décennies et du recours intensif à la technique de l’« abattis-brûlis », plus de 90 % des forêts d’Afrique de l’Ouest ont disparu, ce qui constitue une perte dramatique pour la biodiversité et contribue significativement au changement climatique. Enfin, la chute brutale des prix (- 40 %) survenue en 2017 suite à la surproduction ivoirienne a eu des conséquences catastrophiques pour les petits producteurs de cacao. Leurs revenus, qui les plaçaient déjà en-dessous du seuil de pauvreté, ont diminué d’environ 36 %, tandis que les grandes firmes chocolatières augmentaient leurs profits de près de 5 milliards de dollars, le prix du chocolat à la consommation restant pratiquement inchangé. De toute évidence, le sentiment d’urgence fait encore défaut aux gouvernements et aux entreprises pour trouver des solutions globales. C’est cette prise de conscience que l’ambitieux Chocoa entend susciter, notamment au niveau de la société civile et des consommateurs, de plus en plus exigeants sur l’origine, la traçabilité et la qualité des produits (voir notre article du 29/01/2019).

Concernés, mais pas intéressés

Les pays producteurs sont les premiers concernés. Il semblerait donc logique que les organismes étatiques en charge de leurs filières cacao (Conseil Café Cacao ivoirien, Cocobod ghanéen, Office national camerounais du cacao et du café…) prennent part à cet événement. Or, selon les informations recueillies par CICO Services, la Côte d’Ivoire, pourtant leader mondial de la production et de la transformation, devrait briller par son absence, le CCC n’étant a priori « pas encore intéressé » par ce salon. Seule une initiative privée, engagée par le cabinet de certification K’Origins, a décidé d’emmener dans le sillage de sa fondatrice Korotoum Doumbia une vingtaine de coopératives et 25 planteurs, afin que ces derniers puissent se confronter aux nouveaux enjeux de la production et de la commercialisation de cacao et de chocolat durables.

Par Ernestine Konan, le 31/01/2019 (copyright CICO Services)

Crédit photos : Chocoa