Cacao : les deux premiers producteurs mondiaux à couteaux tirés pour le leadership de la transformation

Le Ghana l’annonçait officiellement en 2017 et l’a de nouveau confirmé en début d’année : le pays entend transformer localement 50 % de sa récolte de cacao. Depuis bientôt un an, les deux leaders mondiaux de l’or brun travaillent à harmoniser leurs gouvernances et politiques de commercialisation respectives, afin de juguler l’impact défavorable de la spéculation sur les revenus des planteurs et les recettes budgétaires. En coulisses cependant, ces « ennamis » de toujours continuent de se livrer à une rude concurrence…

À l’instar de la Côte d’Ivoire, qui ambitionne de traiter localement la moitié de sa production cacaoyère d’ici 2020 (un objectif que les autorités s’étaient déjà fixé pour l’échéance 2015), le Ghana vise un niveau de première transformation d’au moins 50 %. Depuis les années 1980, les deux pays se sont lancés dans le traitement de leurs matières premières afin de contrer les effets néfastes de la spéculation. S’ils enregistrent aujourd’hui à peu près le même taux de transformation (environ un tiers de la production), la Côte d’Ivoire, du fait de ses abondantes récoltes, est la première à avoir atteint un volume de broyage significatif.

Côte d’Ivoire…

En devenant en 2015 le n°1 mondial de la transformation de grains avec plus de 560 000 tonnes usinées sur place, le pays a détrôné les leaders historiques que sont les Pays-Bas (moyenne annuelle de plus de 500 000 tonnes), l’Amérique du Nord[1] (plus de 480 000 tonnes de fèves broyées en 2018 selon la National Confectioners Association) et l’Allemagne (près de 400 000 tonnes en 2018 d’après la Fédération allemande des confiseurs). Si l’on en croit les chiffres du ministère ivoirien de l’Industrie, 580 000 tonnes de cacao ont été transformées localement sur les 2,1 millions produites au cours de la campagne écoulée.

Cependant, avec moins de 35 % de fèves broyées, le taux d’usinage effectif reste encore inférieur à la capacité installée (plus de 700 000 tonnes) et le niveau de transformation demeure trop faible. Conséquence : le pays ne capte qu’une maigre proportion des revenus mondiaux (en moyenne 10 %), d’où la nécessité de développer une chaîne de valeur autour des produits dérivés du cacao, et de prendre en main les étapes aval, plus rémunératrices, de la fabrication du chocolat. À terme, il s’agit d’atteindre un niveau de première transformation de 100 % et de développer une industrie de niche orientée vers les pays émergents (Cémoi et ses barres chocolatées à 250 FCFA), les produits de pâtisserie (Instant Chocolat et son chocolat de couverture) et le chocolat artisanal de terroir « made in Côte d’Ivoire » (Les Douceurs de Suzanne, Instant Chocolat, MonChoco).

Pour ce faire, le gouvernement a pris une série de mesures destinées à améliorer la compétitivité des usines de transformation et promouvoir les investissements privés dans ce secteur : facilitation ou arrangements fiscaux en faveur des unités industrielles de broyage ; accompagnements techniques et financiers ; réservation d’une proportion des droits d’exportation à ces unités au cours de chaque campagne intermédiaire ; abattement sur le droit unique de sortie (DUS) appliqué aux exportations de cacao en fonction du niveau d’usinage… Les principaux acteurs opérant dans ce segment d’activité (Barry Callebaut, ADM, Nestlé, Cargill, Cémoi, Olam, Ivcao, Tafi…) exercent tous dans le broyage ou le traitement en produits semi-finis, à l’exception de Cémoi, qui détient en plus une chaîne de fabrication de chocolat.

Dans les prochaines années, la transformation locale devrait être dopée par le Suisse Barry Callebaut, qui envisage de porter sa capacité de broyage abidjanaise de 50 000 à 100 000 tonnes d’ici 2022 via un investissement de 30 milliards de FCFA sur cinq ans, tandis que son unité de San Pedro devrait passer de 120 000 à 130 000 tonnes usinées. L’entrée en jeu du géant américain de la confiserie Hershey’s, qui s’est engagé fin 2018 à s’approvisionner localement en produits semi-finis de cacao pour alimenter ses usines, devrait également stimuler favorablement l’activité. Enfin, l’implication de structures comme la Banque mondiale, avec l’octroi d’un prêt Enclave de 174 milliards de FCFA en soutien à la filière cacao (voir notre article du 26/01/2019), actuellement à l’étude, devrait permettre de mobiliser beaucoup plus de ressources additionnelles pour accompagner le secteur privé dans la réalisation de l’objectif gouvernemental. 

… versus Ghana

En début d’année, Joseph Boahen Aidoo, directeur général du Ghana Cocoa Board (Cocobod), confiait que son pays ambitionnait de traiter localement au moins 50 % de sa récolte cacaoyère. Un objectif d’autant plus réalisable selon le haut fonctionnaire que la capacité de transformation ghanéenne a significativement augmenté ces dernières années pour atteindre un peu moins du tiers de la production : « Actuellement, nous sommes en mesure de traiter environ 300 000 tonnes de cacao sur le marché intérieur, soit une hausse de 19 % par rapport au chiffre précédent de 252 000 tonnes ». Cette ambition, officielle depuis 2017 et réaffirmée ce début d’année, s’inscrit dans l’esprit de la « Déclaration d’Abidjan », signée conjointement par le Ghana et la Côte d’Ivoire le 26 mars 2018. Selon ce texte en effet, les deux États s’engagent sur la question des prix et de l’harmonisation des politiques de commercialisation du cacao, mais également sur l’intensification de la transformation locale, dans le but de mieux se prémunir contre les fluctuations du marché[2]

Ces dernières années, les autorités ghanéennes ont entrepris une série de démarches visant à développer une industrie de traitement du cacao, notamment via l’instauration de mesures incitatives (pas de taxes à l’importation sur les machines et autres matériels d’usinage, moratoire de 10 ans pour l’impôt sur les sociétés…). Le pays compte actuellement une douzaine de transformateurs totalisant une capacité de broyage de 400 000 tonnes, soit près de la moitié de la récolte moyenne enregistrée au cours des trois dernières années. La fabrication locale de produits finis à base de cacao (fait d’entreprises comme ’57 Chocolate, DecoKraft et Niche, pionnière sur le marché, avec environ 60 000 tonnes de fèves transformées chaque année pour l’exportation et une moyenne annuelle de 200 tonnes de chocolat), encore embryonnaire, représente quant à elle 2 à 5 % de la production totale, et le secteur de la confiserie, générateur d’une importante valeur ajoutée, s’impose de plus en plus comme la voie à suivre.

Le Ghana a par ailleurs décidé de s’associer à la Chine pour booster la transformation locale. En novembre 2018, le pays a signé un protocole d’accord avec la China National Complete Engineering Corp. À la clé, des prêts équivalant à 1,5 milliard US$ pour doper la production et le traitement du cacao. Selon le site B&FT Online, spécialisé dans les matières premières, Ghanéens et Chinois vont également construire une méga usine de transformation dans le district de Sefwi-Wiawso à l’ouest du pays. Coût de ce projet : 60 millions US$ dont 35 financés par la Banque d’exportation et d’importation de Chine, pour un objectif de 450 000 tonnes de cacao traitées. Si le Ghana parvient à atteindre ce ratio ultra ambitieux, son taux de transformation passera de 30 à 80 %.

Causes et conséquences

En 2017, à l’occasion des traditionnelles tournées de prise de contact du Cocobod avec les acteurs de la filière, les broyeurs locaux avaient publiquement émis le souhait d’acquérir 5 % des fèves de première qualité de la récolte principale (octobre-juin) et 50 % de la récolte intermédiaire (juillet-septembre). En effet, dans le système ghanéen, le régulateur est le seul habilité à acheter le cacao bord champ et la récolte principale est traditionnellement entièrement exportée, les broyeurs locaux devant se contenter de 20 % de la récolte intermédiaire, insuffisants pour faire tourner à plein régime les unités de transformation locales. Conséquence : en dehors des multinationales comme le géant américain Cargill ou le Suisse Barry Callebaut, qui ont suffisamment d’amplitude financière pour acheter à prime des fèves de première qualité et compléter le cacao de la récolte intermédiaire, la plupart des petites unités implantées sur le sol ghanéen tournent en deçà de leurs capacités réelles, et l’unique recours pour palier ce manque à gagner consiste à importer au prix fort la matière première de Côte d’Ivoire (source : Reuters). 

Une réponse favorable d’Accra aux requêtes des broyeurs (selon La Tribune Afrique le régulateur a accueilli positivement cette demande et décidé de lancer une analyse coût-bénéfice qui devrait être suivie d’une baisse des prix de la récolte principale) aurait entre autres effets vertueux de juguler la contrebande de fèves depuis la Côte d’Ivoire. Du côté ivoirien, cela permettrait surtout aux experts du Conseil Café Cacao d’affiner leurs prévisions de stocks réels bord champ et ainsi mieux gérer les ventes par anticipation. Un impact à nuancer toutefois, dans la mesure où l’important différentiel de prix entre les deux pays joue aussi un rôle déterminant dans la fuite des fèves ivoiriennes vers le rival limitrophe (de 100 000 à 400 000 tonnes, soit un cinquième de la récolte ivoirienne actuelle). Pour rappel, conformément à la volonté des autorités, le prix du cacao bord champ au Ghana est maintenu depuis trois saisons à 7 600 cédis la tonne soit 1,52 US$/kg (environ 870 FCFA), contre 750 FCFA en Côte d’Ivoire après revalorisation de 50 FCFA en 2018/2019. L’accord passé entre le Ghana et la Côte d’Ivoire parle certes d’une « amélioration des prix perçus par les producteurs de cacao » et d’une annonce « concomitante et avant le début de la campagne [du] prix aux producteurs », mais un différentiel d’au moins 100 FCFA persistera entre les deux pays (source : Jeune Afrique), notamment parce que la Côte d’Ivoire possède une fiscalité plus lourde que le Ghana, où le Cocobod emprunte chaque année entre 1,5 et 2 milliards US$ pour financer la campagne (voir notre article du 18/01/2019). Reste à espérer que dans le contexte de cette « OPEP du cacao », ces mesures suffisent à empêcher le phénomène de contrebande, qui fausse les cartes du jeu cacaoyer et alimente depuis des années les tensions entre Abidjan et Accra.

Par Pierre-Alain Koffi, le 10/01/2019 (copyright CICO Services)

[1] N. B. Depuis 2009, les ratios de broyage de fèves figurant dans les rapports trimestriels de la NCA incluent les États-Unis, le Canada et le Mexique.

[2] « Dans le cadre de la mise en œuvre de l’Accord de Partenariat Stratégique, qui lie la République de Côte d’Ivoire et la République du Ghana, les deux Chefs d’État, S.E.M. Alassane OUATTARA et S.E.M. Nana Addo Dankwa AKUFO-ADDO, ont eu une concertation consacrée à l’économie du cacao, dont les deux pays assurent 60 % de l’offre mondiale. À l’issue de leurs échanges, les deux Chefs d’État ont décidé de faire la déclaration intitulée ‘’Déclaration d’Abidjan’’ […] Les deux Chefs d’État : […] 5. Affirment leurs engagements à transformer la majeure partie de leur production nationale dans leurs pays respectifs ; 6. Invitent le secteur privé, notamment le secteur privé africain, à investir massivement dans la transformation du cacao en Afrique ; 7. S’engagent à promouvoir conjointement la consommation du cacao sur les marchés locaux, régionaux et émergents ; […]. »

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