WeFly Agri, une start-up à suivre de très près !

Au cours des prochaines décennies, l’Afrique devra relever moult défis, dont celui de l’autosuffisance alimentaire, amplifié par une démographie non maîtrisée. Grenier du monde, le continent peine à réaliser pleinement son potentiel agricole. À l’heure des nouvelles technologies, la modernisation d’un secteur encore majoritairement géré selon des méthodes traditionnelles apparaît donc essentielle à l’optimisation des rendements. Les autorités ivoiriennes, conscientes de ces enjeux, ont déjà engagé plusieurs initiatives de soutien à l’agriculture numérique, notamment à travers le volet e-agriculture du PNIA (Plan national d’investissement agricole 2016-2019), mais le pays n’a pas encore achevé sa transition vers l’agriculture 2.0. De jeunes structures très prometteuses tentent de faire leur part en développant des solutions innovantes adaptées au contexte ivoirien. C’est le cas de la start-up WeFly Agri, spécialisée dans l’agriculture de précision[1].

« Le succès de ce pays repose sur l’agriculture », avait coutume de dire Houphouët. Oui, mais… Celle-ci a beau assurer 22 % du PIB national et 75 % des exportations, et employer plus de la moitié des Ivoiriens, elle n’a que peu d’impact sur la hausse des revenus et la réduction de la pauvreté en milieu rural, d’autant que le pays continue d’importer massivement des denrées alimentaires. Si rien n’est fait pour moderniser ce secteur, d’ici 2050, la Côte d’Ivoire ne pourra satisfaire que 13 % des besoins de sa population en perpétuelle croissance. La solution ? Accroître la surface des terres cultivées et la productivité de l’agriculture, encore bien trop faible au regard de son extraordinaire potentiel. Un défi multidimensionnel qui passe entre autres par l’amélioration des rendements et l’utilisation de techniques de pointe permettant de définir le traitement spécifique à appliquer à chaque type de sol et de culture.

Pousser l’Afrique vers une agriculture intelligente, précise et durable

C’est là qu’intervient l’agriculture de précision, un concept encore peu répandu en Côte d’Ivoire, mais pourtant déterminant dans l’administration des parcelles agricoles. L’idée de développer cette « agriculture intelligente » à l’échelle locale a germé en 2016 dans la tête du jeune techpreneur Joseph-Olivier Biley lorsque, de retour au pays après de brillantes études à l’étranger, il a accompagné son père pour une tournée d’inspection dans l’une de ses plantations. Comme de nombreux propriétaires terriens, celui-ci, souvent absent de Côte d’Ivoire, ne pouvait se rendre aussi souvent que voulu sur ses différentes parcelles agricoles, et n’avait eu d’autre choix que de s’en remettre à un régisseur censé le rassurer sur la bonne marche des choses à travers des points réguliers. Une fois sur place, il découvrit sa plantation dans un état catastrophique. Une totale perte de temps, d’argent et d’énergie.

Pour pallier ce manque de transparence et de visibilité qui réfrène maints entrepreneurs d’investir dans l’exploitation agricole, jugée trop chère et trop risquée, Joseph-Olivier a eu l’idée de coupler la rapidité et la précision de drones dotés d’une capacité d’imagerie très avancée (prises de vues aériennes et au sol à raison d’une image toutes les 2 secondes et possibilité de zoomer jusqu’à 10 m) à un logiciel de reconnaissance « home made », auxquels s’ajouteront bientôt des capteurs multispectraux permettant d’identifier précisément les caractéristiques des sols en fonction de leurs couleurs. Il suffit aux propriétaires et exploitants de télécharger le logiciel pour avoir accès de n’importe où à un data détaillé de leurs terres qu’ils ont désormais littéralement « au bout des doigts » via leur Smartphone ou leur ordinateur, et peuvent même visiter virtuellement. Grâce à ce procédé novateur, ils peuvent afficher la météo en temps réel, détecter les inefficacités de production et les zones de maladies, économiser les intrants en ajustant les épandages d’engrais et traitements phytosanitaires, mais aussi superviser l’état d’exécution des activités, géolocaliser leurs employés, leur assigner des tâches et communiquer avec eux… Bref : minimiser les risques et les coûts tout en maximisant les résultats sans avoir à se déplacer. Une plantation embarquée, en somme.

D’abord pensée comme un produit de WeDev Group, start-up studio spécialisé dans les solutions numériques créé par Joseph-Olivier Biley, WeFly Agri a été officiellement lancée en tant que structure indépendante mi-2018, après une phase-test d’un an auprès d’industriels et de particuliers lui ayant permis d’identifier l’ensemble des besoins rencontrés et d’affiner ses algorithmes en conséquence pour aboutir à une version améliorée du produit bêta.

En à peine 6 mois, la jeune entreprise, qui propose également des services d’assistance technique, de conseil et de gestion de patrimoine agricole, a parcouru bien du chemin et couvert des milliers d’hectares. Forte de résultats très encourageants, elle compte aujourd’hui parmi ses clients et partenaires TRCI (Tropical Rubber Côte d’Ivoire, un des leaders de la filière hévéa), la société de gestion de plantations Gabea, le groupe Orange et l’AASO (African Aeronautics & Space Organisation), et s’apprête à signer avec deux coopératives pour cartographier et monitorer plus de 10 000 ha de plantations. Des discussions sont également en cours avec le ministère sud-africain de l’Agriculture afin d’appliquer les solutions WeFly Agri à la province du Kwazulu-Natal et assurer par la suite un transfert de technologie.

À chaque problème sa solution

Les limites rencontrées sur le terrain stimulent l’ingéniosité et la créativité de cette équipe de brillants jeunes gens issus des quatre coins du continent. Dans certaines zones rurales, le manque d’accès à l’électricité et à Internet peut considérablement compliquer la tâche. Sachant que les drones utilisés permettent de couvrir 50 ha en 1h30 et disposent d’une autonomie de 30 min à peine, les membres de la start-up ont investi dans un petit groupe électrogène avec lequel ils se déplacent afin de recharger les batteries du drone en continu pendant les survols, et travaillent à l’élaboration de process qui leur permettraient de se passer d’Internet.

Dans un pays où l’agriculture reste encore largement traditionnelle et où les planteurs sont généralement peu instruits, sensibiliser au bienfondé des solutions électroniques et informatiques constitue également un enjeu de taille. Les alternatives imaginées par les développeurs de WeFly Agri comprennent la mise en place d’outils intuitifs faisant la part belle aux images ainsi que des approches ludiques et originales, comme le personnage du « Vieux Kouakou », un agronome virtuel qui devrait bientôt instruire les agriculteurs et les informer des bonnes pratiques agricoles via une application de type Google Assistance. En marge des algorithmes développés à Abidjan, les agronomes de l’équipe multiplient les tournées de sensibilisation dans les écoles et les villages pour initier la jeunesse, rencontrer les planteurs, s’informer de leurs problématiques, et ouvrir l’esprit de tout ce petit monde à l’impact bénéfique des nouvelles technologies appliquées à un secteur encore souvent géré de façon archaïque, faute de moyens et de connaissances suffisants. Un vrai travail de fond.

Les différents modèles de drones testés et utilisés par WeFly Agri, conçus pour un usage personnel et non professionnel, comportent néanmoins certaines limites : faible autonomie, maniabilité relativement restreinte et spécificités techniques inadaptées au climat ivoirien (forte chaleur, poussière et humidité pouvant endommager le capteur de la caméra ; perturbation des ondes électromagnétiques et donc de la transmission entre le drone et son pilote en zone d’important couvert forestier…). Ces contraintes ont poussé les ingénieurs de l’équipe à plancher sur un prototype adapté à l’écosystème agricole ivoirien, actuellement en cours d’élaboration après tests design sur imprimante 3D. Idéalement, celui-ci aura une autonomie permettant le survol ininterrompu de cultures extensives (1 000 à 2 000 hectares), sera doté d’un système utilisant des antennes beaucoup plus puissantes pour assurer la liaison en toutes circonstances, offrira la possibilité de greffer autant de fonctionnalités que voulu (arrosage, pulvérisation d’engrais…), et embarquera des scripts permettant de transférer directement des informations des drones aux serveurs puis au logiciel qui les traitera et les transmettra automatiquement au client.

Bien sûr, ces prestations ont un coût et donc un prix, qui peut freiner leur diffusion au sein de la communauté agricole, raison pour laquelle l’offre WeFly Agri, adaptée à tout type de culture, propose un panel de solutions accessibles à tous les budgets, tout en travaillant à compresser encore ses tarifs, déjà considérablement réduits depuis sa mise en route. Concernant l’offre drone, elle se compose de trois packages allant de 50 à 150 000 FCFA/mois pour les particuliers et, pour les entreprises, d’une licence annuelle assortie d’un coût à l’hectare.

Une start-up pleine de promesses et de projets, puisqu’elle réfléchit actuellement à la mise en place d’un système intégrant la technologie du blockchain pour authentifier et sécuriser la propriété foncière.

À suivre de très près !

Par Élodie Vermeil, le 16/01/2019 (copyright CICO Services)

Crédit photos : WeFly Agri

[1] L’agriculture de précision est un principe de gestion des parcelles agricoles qui vise l’optimisation des rendements et des investissements, en cherchant à mieux tenir compte des variabilités des milieux et des conditions entre parcelles différentes ainsi qu’à des échelles intraparcellaires. Ce concept est apparu à la fin du XXe siècle, dans le contexte de course au progrès des rendements agricoles. Il a notamment influencé le travail du sol, les semis, la fertilisation, l’irrigation, la pulvérisation de pesticides, etc. Il requiert l’utilisation de nouvelles technologies, telles que l’imagerie satellitaire et l’informatique, les capteurs terrestres ou embarqués (sur des tracteurs par exemple) et les drones, qui permettent de dénicher des poches de maladie ou d’animaux nuisibles.

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