Ghana : l’engrais de la discorde

C’est le plus grand scandale financier lié au cacao de ces dernières années : ancien directeur général du COCOBOD (Ghana Cocoa Board) nommé par le président John Mahama en novembre 2013 et congédié début 2017 par son successeur Nana Akufo-Addo, Stephen Opuni fait l’objet de 27 chefs d’accusation, dont celui d’avoir délibérément fait perdre à l’État 217 millions de cédis ghanéens (environ 43 millions US$) en 3 ans, à travers l’attribution de 3 contrats d’approvisionnement en engrais frauduleux à la société Agricult Ghana Limited, propriété du businessman Seidu Agongo. Première affaire opposant l’État à l’un de ses hauts fonctionnaires, ce procès sous haute tension aux allures de feuilleton à rebondissements tient le pays en haleine depuis bientôt un an. Ajourné maintes et maintes fois, il reprend ce jour pour un nouveau round.

L’actualité ghanéenne de l’année 2018 aura été fortement marquée par le procès Opuni-Agongo/Agricult Ghana Ltd, sur fond de scandale financier et détournement de fonds publics au détriment du COCOBOD. Entamée le 26 mars 2018, cette procédure judiciaire marathon n’est entrée dans le vif du sujet qu’à partir d’octobre dernier. Dans cette affaire, Stephen Kwabena Opuni est mis en cause pour fraude sur des contrats d’approvisionnement en engrais conclus entre 2014 et 2016, portant plus précisément sur la livraison d’un fertilisant connu sous le nom de Lithovit breveté par la société allemande Zeovita GmbH, spécialisée dans la fabrication d’engrais foliaires biologiques.

Le dernier des multiples rebondissements ayant rythmé les audiences concerne la véritable nature du fertilisant incriminé, particulièrement l’échantillon testé et approuvé en 2013 par l’Institut ghanéen de recherche sur le cacao (Cocoa Research Institute of Ghana – CRIG, une division du COCOBOD), sous la supervision d’Opuni. Ce produit, normalement commercialisé sous la forme d’une fine poudre grise soluble, a été livré au COCOBOD en bouteilles d’engrais liquide, a priori fabriquées illégalement sur place par Agricult Ghana Ltd sans agrément du ministère de l’Alimentation et de l’Agriculture. L’accusation affirme que le fertilisant testé par les chercheurs du CRIG était bel et bien conditionné en poudre quand de son côté, la défense assure qu’il s’agissait d’un échantillon liquide. Pour le procureur général, il ne fait aucun doute que le produit délivré par Agricult Ghana Ltd et distribué aux cacaoculteurs diffère de celui soumis au CRIG. Après examens plus poussés, il apparaîtrait que l’engrais fourni aux planteurs pour les campagnes 2013/2014, 2014/2015 et 2015/2016 n’était pas conforme aux normes en vigueur et ne pouvait par conséquent pas être utilisé pour traiter les plants de cacao. Aucune amélioration significative des rendements durant cette période ne vient contredire cet argument, tant s’en faut.

Les plaidoyers, qui se déroulent à la Haute Cour d’Accra, reprennent ce jour afin de situer les responsabilités respectives des deux hommes dans la dette de plus de 4,4 milliards US$ contractée par le COCOBOD, dont une partie, bien que minime, est imputable à ces manœuvres frauduleuses. Cette procédure judiciaire intervient alors que la nouvelle équipe dirigeante du COCOBOD a lancé en novembre dernier plusieurs réformes visant à rendre l’institution plus transparente. Pour rappel, la mise à niveau du régulateur de la filière était la principale condition exigée par le Nouveau parti patriotique (NPP) du président Nana Akufo-Addo avant l’injection de 2 milliards US$ dans le secteur du cacao, qui compte pour 7 % dans la formation du PIB national (source Ecofin).

Réformes tous azimuts et effet domino

En marge de ce procès, la Banque centrale du Ghana (Bank of Ghana – BoG) poursuit ses réformes en faveur d’un renforcement et d’un assainissement du secteur bancaire. C’est dans ce contexte que l’Heritage Bank Limited s’est vue révoquer sa licence. Le gouverneur de la Bank of Ghana, Ernest Addison, a fourni plusieurs raisons à cette décision lors d’une conférence de presse donnée le vendredi 4 janvier 2019 à Accra. L’établissement est en en effet mis en cause pour des « anomalies au niveau de l’octroi de sa licence, des sources de son capital initial et de ses transactions » (source Ecofin). On s’interroge notamment sur ses relations avec le COCOBOD entre 2014 et 2016, qui font actuellement l’objet de poursuites pénales, et sur les problèmes liés à l’actionnariat de la banque et à la non-divulgation présumée d’actionnaires véritables, parmi lesquels un certain… Seidu Agongo.

Subventions et rétro commissions

Contrairement à la Côte d’Ivoire, qui ne subventionne pas les engrais pour ses planteurs, le Ghana distribue chaque année des fertilisants à ses cacaoculteurs par l’intermédiaire du COCOBOD. Depuis 2008, l’initiative Fertilizer Subsidy Programme met à disposition du monde agricole des intrants en partie subventionnés en fonction des spéculations, des besoins identifiés et des spécificités des zones de production. À partir de 2014, le volet cacaoculture de ce programme a été entièrement subventionné, offrant la possibilité aux planteurs d’être approvisionnés gratuitement en fertilisants. Mais faute d’une bonne organisation de la distribution, et en raison du marché noir développé à destination des pays voisins, notamment la Côte d’Ivoire, le nouveau gouvernement Akufo-Addo est revenu à l’ancien système des engrais partiellement subventionnés disponibles dans les points de vente agréés par le COCOBOD. C’est dans le cadre de ce programme d’importation d’engrais entamé en 2014 que le procès qui reprend ce jour intervient. L’État reproche aux accusés de ne pas avoir honoré leurs engagements en matière de livraison, et d’avoir profité du peu de contrôle sur le terrain pour acheter des engrais fictifs, avec à la clé un système de rétro commissions.

La suite au prochain épisode…

Pour ceux qui auraient manqué le début…

En mars 2018, Stephen Opuni a comparu devant la Haute Cour d’Accra pour 27 chefs d’accusation émanant de l’État parmi lesquels blanchiment d’argent, infraction de la loi sur les marchés publics, corruption et complicité de crime. L’histoire commence 3 mois après sa prise de fonction à la tête du COCOBOD, en novembre 2013. Selon l’État, à partir de janvier 2014, Opuni se serait mis en cheville avec Seidu Agongo, PDG de Zeera Group of Companies et Agricult Ghana Ltd, afin de sécuriser un contrat d’approvisionnement de fertilisants d’une valeur de 43,1 millions de cédis ghanéens (8,8 millions US$), sachant parfaitement au moment de boucler le deal que la société partenaire n’était pas en mesure de fournir la marchandise. Ces engrais, censés provenir d’Allemagne, étaient destinés à la campagne cacaoyère 2013/2014. La même stratégie a été adoptée pour les campagnes 2014/2015 et 2015/2016, avec deux autres contrats s’élevant respectivement à 75,3 et 98,9 millions de cédis ghanéens (environ 15 et 20 millions US$), soit un total de 217,3 millions de cédis à débourser en 3 ans par le COCOBOD, qui a dû lever 1,8 milliard US$ auprès d’un pool bancaire pour financer la campagne cacaoyère 2015/2016. Contrairement à l’accord contractuel stipulant qu’Agriculture Ghana Ltd devait acheminer la marchandise depuis l’Allemagne, la société a produit localement un engrais non conforme, en totale infraction avec le Plants and Fertilizer Act 2010. Étiquetées « Lithovit », ces bouteilles de fertilisant frelaté ont ensuite été livrées au COCOBOD. Les contrats de 2014 et 2015 ont été attribués de gré à gré au même partenaire, sans respecter les procédures de passation des marchés en vigueur. Le contrat de 2014 a été octroyé sans aucune cotation de prix, et un chèque en blanc remis au fournisseur. Selon les procureurs, en octobre 2014, Opuni aurait en outre accepté un pot-de-vin de 25 000 cédis ghanéens (5 000 US$) de la part de Seidu Agongo pour faire pencher la balance en faveur d’Agricult Ghana Ltd.

Après 5 années mouvementées à la tête de la Food and Drugs Authority (FDA) qu’il a quittée en raison de démêlés avec le géant pharmaceutique Tobinco, Stephen Opuni a confirmé sa réputation sulfureuse au COCOBOD. Son passage à la tête de l’organisme a en effet été entaché de nombreuses allégations de malversations et de mauvaise gestion, notamment de la part de la General Agriculture Workers Union (GAWU) et de l’Industrial Commercial Workers Union (ICU), qui l’ont ouvertement accusé de corruption. Durant son mandat, il a été visé par des enquêtes pour fraude menées par le Département des enquêtes criminelles (Criminal Investigation Department – CID) et le Ghana Police Service (GPS), suite à des scandales impliquant des millions de cédis ghanéens. En février 2017, ses avoirs et comptes bancaires ont été gelés à la suite d’enquêtes sur certains contrats qu’il avait signés durant sa présidence et constat d’irrégularités financières découvertes par le NPP (National Patriotic Party, parti du président Akufo-Addo). Au moment où ses avoirs ont été gelés, il était sous le coup d’une enquête de l’Office de la criminalité économique et organisée (Economic and Organised Crime Office – EOCO).

Sources : www.myjoyonline.com, www.ghanaweb.com

Par Pierre-Alain Koffi, le 16/01/2019 (copyright CICO Services)

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