Quand le Cameroun s’inspire de la Côte d’Ivoire pour développer sa filière anacarde

Avec un objectif de 1 000 000 tonnes de cajou/an à l’horizon 2025, le Cameroun ambitionne de rattraper son retard agricole sur la Côte d’Ivoire, son grand rival ouest-africain. Locomotives de leurs zones monétaires respectives, les deux pays présentent en effet une structure économique similaire, essentiellement basée sur le secteur primaire. À cette différence près que depuis une vingtaine d’années, la Côte d’Ivoire est parvenue à diversifier avec succès son agriculture, se classant dans le top 10 des producteurs mondiaux de cacao, cajou, coton, huile de palme et caoutchouc. L’une des grandes réussites ivoiriennes dont le Cameroun souhaite s’inspirer est celle de la filière anacarde.

Clémentine Ananga Messina, ministre déléguée en charge du développement rural auprès du ministère camerounais de l’Agriculture, a récemment rendu visite aux agriculteurs de la région de l’Adamaoua, dans le cadre de sa tournée de sensibilisation à la culture de l’anacarde, secteur totalement sous-exploité au Cameroun. Au cours de l’une de ses interventions publiques, elle a déclaré que l’État, par l’intermédiaire de l’IRAD (Institut de recherche agricole pour le développement), allait dans un premier temps livrer 50 000 plants[1] dans les trois régions septentrionales de l’Adamaoua, du Nord, et de l’Extrême-Nord, jusqu’ici exclusivement axées sur le coton. Objectif : atteindre d’ici 2021 un matériel végétal de production équivalent à 10 millions de plants d’anacardiers qui seront distribués gratuitement aux agriculteurs camerounais, afin de créer 100 000 hectares de plantations dans ces régions dont le microclimat, similaire à celui de certaines zones du nord de la Côte d’Ivoire, s’avère particulièrement propice à la culture intensive de cet arbre. Pour ce faire, l’État camerounais a prescrit la mise à la disposition de l’IRAD d’une enveloppe spéciale de 1,5 milliard de FCFA afin de financer la production des plants.

Un potentiel socio-économique sous-estimé

Selon la ministre déléguée à l’Agriculture, d’ici 2023, la filière anarcade pourrait dégager un chiffre d’affaires annuel d’au moins 5,5 milliards de FCFA rien qu’au niveau bord champ, correspondant à la somme perçue par les agriculteurs… et s’élever à terme à 11 milliards de FCFA, dans la mesure où la tendance haussière actuellement observée sur le marché international se maintient. Le potentiel socio-économique de cette culture particulièrement porteuse n’a pas échappé aux autorités camerounaises : d’après les projections réalisées lors de la mise en place de la stratégie nationale de développement de l’anacarde, la valorisation de 100 000 hectares de plantations, de la culture à la transformation, permettrait de créer plus de 200 000 emplois. Ces estimations ont notamment été établies sur la base des ratios observés en Côte d’Ivoire. À Bouaké par exemple, l’industrie de la transformation, effective depuis une dizaine d’années, génère 275 emplois pour 1 000 tonnes à traiter.

Objectif : le leadership mondial

Si l’ambition est louable, la tâche s’annonce hardie, car la filière anacarde camerounaise en est encore au stade embryonnaire : malgré un potentiel estimé à des millions d’hectares, en 2017, la production annuelle de noix de cajou s’élevait à 108 tonnes… contre 700 000 pour la Côte d’Ivoire et 40 000 dans des pays comme le Bénin, la Guinée-Bissau ou le Sénégal. Par ailleurs, selon le Programme d’appui au développement rural (PADER), seulement 650 hectares d’anacardiers ont effectivement été plantés depuis 1975 (dont 60 pour la seule année 2017) grâce à l’Agence nationale d’appui au développement forestier (ANAFOR). Bien que l’on se situe là au degré quasi zéro de la production, Mme Ananga Messina n’a pas manqué de rappeler à son auditoire que le Cameroun et la Côte d’Ivoire ont tous deux entamé la culture de l’anacarde à peu près au même moment. Si le premier n’a guère valorisé ce secteur entretemps, le second, aujourd’hui premier producteur mondial, exporte massivement vers l’Inde et le Vietnam, et a mis en place une véritable industrie de transformation de la cajou. Le Cameroun a donc bon espoir de ravir à la Côte d’Ivoire son leadership mondial d’ici une petite dizaine d’années, et est en train de s’en donner les moyens. Si cet ambitieux programme est respecté, le marché mondial pourrait s’en trouver bouleversé, car ce surplus de production entraînera inéluctablement une tendance à la baisse des cours, déjà mis à mal par la spéculation sur les marchés. Il revient donc à la Côte d’Ivoire d’anticiper ces phénomènes commerciaux afin de minimiser leur impact négatif sur tous les acteurs de la filière à commencer par les agriculteurs, en accélérant la mise en œuvre des différents programmes de transformation de l’anacarde.

Par Pierre-Alain Koffi, le 09/01/2019 (copyright CICO Services)

[1] Ces 50 000 plants font partie d’un lot global de 500 000 plants en cours de production dans les différents centres de l’IRAD.

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