Cacaoculture ivoirienne : les changements climatiques bouleversent la donne

Le cycle irrégulier de l’harmattan constitue désormais un casse-tête inextricable pour les experts du CCC (Conseil Café Cacao) chargés d’évaluer la production anticipée, et induit des contraintes agricoles supplémentaires pour les paysans.

Sur le plan météorologique, l’année 2018 aura été marquée par l’arrivée tardive de l’harmattan, notamment en dessous de la zone septentrionale du pays. En effet, les premiers vents sahariens n’ont touché ces importantes zones de production cacaoyère qu’à partir de la mi-décembre, et leurs faibles intensités n’ont pas créé de graves inhibitions pluviométriques. Dans la partie méridionale du pays, il aura fallu attendre la nuit de Noël pour que les populations perçoivent enfin les premières fraîcheurs : l’harmattan est en retard !

Quel impact sur la récolte intermédiaire ?

Les conséquences de cette arrivée tardive dans les zones de haute production, associées à une relative siccité[1] de l’air et des vents faibles, voire quasi inexistants en zone côtière, ne devraient pas trop impacter la production anticipée de cacao cette année. Le premier producteur mondial s’est fixé un objectif de 1 700 000 à 1 900 000 tonnes pour 2018/19, et le pays pourrait atteindre cette prévision sans trop de difficultés, conformément à l’objectif initial, indique une source au CCC.

Contactés, des agriculteurs installés au cœur de la boucle du cacao estiment, eux, qu’il est encore trop tôt pour mesurer l’impact des conditions météorologiques, et donc donner une estimation de leurs productions. Ils confirment avoir été confrontés cette année à un harmattan moins précoce et moins rude, mais déplorent le manque de pluies et les fortes chaleurs. Selon eux, une importante production devrait déferler dans les ports tout le mois de janvier, mais si la pluviométrie ne s’améliore pas et que l’harmattan s’intensifie, la production de mars s’en trouvera affectée.

Une donnée météorologique de plus en plus aléatoire

À ce jour, nul n’est plus en mesure d’estimer le cycle de l’harmattan avec précision (soit une marge d’erreur de 10 ou 15 jours maximum) comme cela était encore possible il y a une vingtaine d’années. Cet alizé continental, issu des hautes pressions subtropicales centrées sur l’ensemble du Sahel-Sahara, est en effet devenu totalement acyclique. Associé au régime anticyclonique (haute pression barométrique) habituel de la saison sèche, sa prévision d’arrivée a donc en toute logique perdu de son acuité.

Il est d’ailleurs assez miraculeux que ces décalages saisonniers, amplifiés d’année en année, n’aient jusqu’à présent pas mis en péril le système de vente par anticipation du CCC, basé sur la prévision de production. Cependant, étant donné l’accélération du changement climatique, on ne peut que se demander combien de campagnes cacaoyères prévisionnelles pourront encore être épargnées par ce climat de plus en plus aléatoire et de moins en moins prévisible.

Selon nos informations, recueillies auprès d’une source interne, les équipes techniques du CCC sont à pied d’œuvre : « Nos techniciens sont sur le terrain, et jusqu’à ce qu’ils livrent leurs conclusions, nous restons sur nos données initiales. » En réalité, il est encore trop tôt pour estimer avec exactitude les effets sur les rendements de cette conjonction de facteurs climatiques antagonistes et associés : vents faibles + arrivée tardive + températures élevées + bas niveau de pluviométrie + faible taux d’humidité.

Il est donc normal que malgré la sérénité affichée, l’organe en charge de la gestion du café et du cacao ivoiriens soit peu prolixe à souffler sur des braises spéculatives qui pourraient enflammer ou éteindre les marchés. Pour l’heure, ses experts ne peuvent que se contenter de faire le distinguo entre le vrai, le faux et le probable, en espérant que cet harmattan déréglé et son corollaire d’effets négatifs sur la productivité n’impactent pas trop durement les aspirations des paysans ivoiriens, et par la même celles de l’État, dont le fonctionnement est fortement tributaire de la production cacaoyère.

Par Pierre-Alain Koffi, le 31/12/2018 (copyright CICO Services)

[1] Propriété de ce qui est sec.

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